Nous avons passé au crible les 75 299 marchés publics attribués en Belgique en 2024 et 2025 — et nous avons dû corriger les données officielles avant de pouvoir les analyser : 400 marchés sont publiés avec un montant multiplié par 100 (des centimes encodés comme des euros), soit 10,7 milliards d'euros fantômes. Une balayeuse de voirie à 32,6 millions, une crèche dont la menuiserie vaut 19,9 millions, un magazine communal à 5,6 milliards : personne ne contrôle, ni en Belgique ni à Bruxelles. Voici l'analyse — sur données corrigées — et les preuves.
Cette étude repose sur l'intégralité des avis d'attribution publiés au Bulletin des Adjudications (BDA, via BOSA e-Procurement) en 2024 et 2025, que nous collectons quotidiennement chez AOLytics. Chaque anomalie est vérifiable dans les données publiques ; la méthodologie complète est en fin d'article.
La découverte : des milliards publiés en centimes
Tout part d'une intuition : quand une commune côtière de 12 500 habitants semble dépenser plus par tête que Gand, soit le chiffre est explosif, soit il est faux. Nous avons vérifié. Le marché en question — la restauration du tramstation classé de De Haan — est publié pour 24 569 809 €. Or le même avis existe en double dans les publications officielles, et la seconde version affiche… 245 698,00 €. Exactement 100 fois moins : le montant a été encodé en centimes.
En croisant systématiquement les avis publiés en double, les plafonds légaux des procédures et les estimations publiées, nous avons identifié 400 marchés 2024-2025 publiés avec un montant multiplié par 100 — 10,7 milliards d'euros fantômes. Morceaux choisis, tous vérifiables :
| Marché | Montant publié | Montant réel |
|---|---|---|
| Louvain — une balayeuse de voirie électrique (2 m³) | 32 567 150 € | 325 671,50 € |
| Saint-Vith — gros œuvre d'une crèche | 42 001 738 € | 420 017,38 € |
| Zwevegem — remplacement de châssis PVC | 87 021 750 € | 870 217,50 € |
| Charleroi — plantation d'arbres (lot 1) | 43 181 835 € | 431 818,35 € |
| Ville d'Anvers — entretien de trois ponts | 188 229 453 € | 1 882 294,53 € |
| Musea Brugge — scénographie des expositions | 163 457 950 € | 1 634 579,50 € |
| Beliris — étude de transformation du Palais du Midi | 388 750 000 € | 3 887 500,00 € |
| De Haan — restauration du tramstation classé | 24 569 809 € | 245 698,00 € |
Les preuves sont de quatre ordres. 1) Les avis jumeaux : une soixantaine de marchés existent en deux versions officielles dont les montants diffèrent exactement d'un facteur 100. 2) Les plafonds légaux : plus de 300 marchés passés en procédure négociée sans publication préalable (plafonnée à 143 000 €) ou en procédure négociée directe (750 000 € pour les travaux) affichent des montants de plusieurs millions — légalement impossibles — qui redeviennent conformes une fois divisés par 100. 3) L'estimation publiée : des lots dont le montant d'attribution vaut précisément 100 fois l'estimation. 4) Les sources externes : pour la scénographie brugeoise, la délibération du conseil communal plafonne l'accord-cadre à 2,93 millions sur 4 ans — le montant publié est 56 fois supérieur ; pour l'étude du Palais du Midi, les 388,75 millions publiés dépassent la moitié du programme Beliris entier (771 M€ sur deux ans).
Et il reste l'inexplicable : la Ville de Ninove (40 580 habitants) a déclaré 5 555 371 500 € — 5,56 milliards — pour l'impression de son magazine communal. Au total, 88 méga-inscriptions supérieures à 100 millions d'euros subsistent, affichant ensemble plus de 1 000 milliards d'euros — près de deux fois le PIB belge. On y trouve pêle-mêle de vrais méga-projets (le PPP du ring R4 de Gand à 726 M€, les dérivés plasmatiques du SPF Santé) et des aberrations manifestes. Nous les avons isolées de toutes les statistiques ci-dessous.
La leçon est structurelle : aucun contrôle de vraisemblance n'existe dans la chaîne de publication belge ni européenne. Ces montants partent tels quels vers la plateforme européenne TED et alimentent études, benchmarks et décisions politiques. Quiconque agrège ces données sans les nettoyer publie des chiffres faux.
La transparence est meilleure qu'on ne le dit — à condition de savoir lire

Surprise de cette enquête : contrairement à une idée répandue (que nous avons nous-mêmes relayée), 84 à 85 % des lots attribués publient un montant exploitable — mais il faut réconcilier les deux sérialisations officielles du même avis pour le voir : dans l'un des deux formats eForms diffusés par la plateforme fédérale, le montant est rangé dans un champ différent… et parfois exprimé en centimes. Quiconque ne lit qu'un format conclut à tort que trois marchés sur quatre sont opaques.
La vraie zone d'ombre est ailleurs : les avenants. Sur deux ans et 75 299 marchés attribués, la Belgique n'a publié que 149 avis de modification de contrat. Les dépassements et prolongations en cours d'exécution — là où se joue une bonne partie de l'argent — restent invisibles des données publiques.
38,7 milliards d'euros publiés, remarquablement stables
Une fois les 400 erreurs corrigées et les 88 méga-inscriptions isolées, le cœur fiable du marché pèse 19,53 milliards d'euros en 2024 et 19,17 milliards en 2025 — une stabilité remarquable (−1,8 %) qui contraste avec les +37 % qu'afficheraient les données brutes. Autre illustration du danger : mesurée sans nettoyage, l'« évolution de la dépense publique » belge dépend entièrement de quelques lignes erronées.
Le BTP capte un euro public sur deux

La construction (CPV 45) pèse 18,23 milliards, soit 47,1 % des montants publiés — près de neuf fois le deuxième secteur, les services informatiques (2,09 Md€). Suivent l'environnement et les déchets (1,76), l'équipement de transport (1,72), les services aux entreprises — marketing et conseil compris — (1,52) et le médical (1,21). Le marketing public, souvent fantasmé comme un gouffre, ne représente qu'une fraction d'une division CPV qui pèse elle-même 4 % du total : les données ne confirment pas le mythe.
Qui dépense ? La Flandre en volume, Bruxelles par habitant

Grâce à la réconciliation des deux formats de publication, 99,6 % des lots sont désormais localisables. En valeur absolue : Flandre 16,57 Md€, Bruxelles 11,94 Md€, Wallonie 9,99 Md€. Par habitant, le tableau s'inverse : 9 552 € pour les acheteurs bruxellois, 2 696 € en Wallonie, 2 412 € en Flandre. Précision d'honnêteté : ce chiffre mesure la localisation de l'acheteur — SPF fédéraux, Vlaamse Overheid, Infrabel ou Défense achètent depuis Bruxelles pour tout le pays. Il photographie néanmoins une réalité : la capitale concentre les centrales d'achat du pays.
Les dix acheteurs qui drainent l'argent en 2024-2025
| Acheteur public | Lots | Montants publiés (corrigés, hors lots > 100 M€) |
|---|---|---|
| Infrabel (sa + nv cumulés) | 1 432 | 2,51 Md€ |
| Fluvius (réseaux énergie) | 799 | 2,22 Md€ |
| Vlaamse Overheid (Gouvernement flamand) | 1 571 | 1,80 Md€ |
| Aquafin (assainissement) | 751 | 1,16 Md€ |
| Service public de Wallonie | 693 | 0,59 Md€ |
| KU Leuven | 1 003 | 0,56 Md€ |
| ORES (réseaux wallons) | 125 | 0,49 Md€ |
| Ville d'Anvers | 488 | 0,48 Md€ |
| De Watergroep (eau, Flandre) | 229 | 0,47 Md€ |
| Ministère de la Défense | 267 | 0,39 Md€ |
Les opérateurs de réseaux (rail, énergie, eau) trustent le classement — et une université s'y glisse : la KU Leuven, 1 003 lots en deux ans, plus que n'importe quelle commune du pays. Nous avons écarté du tableau Shield VZW, la centrale d'achat cybersécurité, dont les 1,15 milliard publiés sont des plafonds d'accords-cadres mutualisés, pas des dépenses fermes.
Villes : Tournai et Louvain devant, Gand systématiquement dernière

C'est ici que la correction des erreurs change tout. Sur données brutes, De Haan (12 500 habitants) semblait dépenser plus par tête que toutes les grandes villes du pays — un pur artefact d'encodage. Après correction, le classement réel des montants publiés par l'administration communale (hors CPAS, police et intercommunales), rapportés à la population :
- Tournai (1 251 €/hab.) et Louvain (1 193 €/hab.) mènent — portées par de vrais chantiers : la restructuration de Tournai Expo, la restauration de l'hôtel de ville historique de Louvain (34,4 M€).
- Mouscron complète le podium (1 129 €/hab.) — et publie presque autant de lots (446) que la Ville d'Anvers (488), neuf fois plus peuplée : 74 marchés pour 10 000 habitants, record absolu de formalisation.
- Gand ferme la marche (418 €/hab.), trois fois moins que Tournai — un résultat robuste : Gand est restée dernière dans toutes les variantes de calcul que nous avons testées. Cela ne signifie pas que Gand dépense moins : la ville passe massivement par des structures satellites (TMVW/Farys pour l'eau et les infrastructures sportives, sogent pour l'immobilier) qui sortent du périmètre communal strict. C'est un choix d'organisation — qui a pour effet de sortir la dépense du regard communal direct.
L'écart réel entre grandes villes est de 1 à 3 — pas de 1 à 15 comme les données brutes le suggéraient. Quiconque aurait publié ce classement sans nettoyage aurait mis en cause des communes à tort.
Les entreprises qui reviennent tout le temps
| Entreprise | Secteur | Lots gagnés 2024-2025 | Acheteurs distincts |
|---|---|---|---|
| Krinkels | Espaces verts, voirie | 182 | 87 |
| Ethias | Assurances | 138 | 74 |
| J&T Autolease | Leasing automobile | 48 | 14 |
| Solucious (groupe Colruyt) | Alimentation (foodservice) | 47 | 15 |
| Sweco Belgium | Ingénierie | 45 | 20 |
Krinkels et Ethias sont des cas d'école : 182 lots auprès de 87 acheteurs pour le premier, 138 lots auprès de 74 acheteurs pour le second. Deux fournisseurs présents chez près d'une centaine d'administrations chacun, en deux ans à peine.
La concurrence en panne : un marché sur trois, une seule offre

Sur les 50 797 lots renseignant le nombre d'offres reçues — une couverture plus que doublée par la réconciliation des formats — 32,4 % n'en ont reçu qu'une seule, et la médiane belge est de 2 offres par marché. Par secteur :
- Transport routier (bus scolaires, taxis sociaux, collectes) : 55,4 % — le secteur le plus verrouillé du pays : sur ces lignes, l'opérateur local est souvent le seul candidat possible.
- Logiciels : 49,8 % — l'effet verrouillage éditeur : licences, maintenance propriétaire, coût de migration.
- Instruments de mesure et laboratoire : 49,8 %, réparation et maintenance : 49,7 % — équipements spécialisés, titulaires historiques.
- À l'autre bout, le BTP reste le secteur le plus disputé (21,4 %).
Le phénomène se concentre aussi par endroits : nous avons identifié plus d'une dizaine de couples acheteur-fournisseur totalisant chacun 10 à 20 marchés consécutifs, tous attribués après réception d'une seule offre. À la Ville de Seraing, par exemple, 19 des 20 marchés remportés par un même fournisseur de signalisation l'ont été sans aucun concurrent. Rien d'illégal — mais pour une entreprise du secteur, c'est la carte des endroits où personne ne se donne la peine de concourir.
La falaise des 143 000 euros

Sous 143 000 €, un acheteur peut recourir à la procédure négociée sans publication préalable : pas d'avis de marché, l'administration consulte qui elle veut. Ce seuil se voit à l'œil nu : 1 965 marchés attribués entre 130 et 143 k€, puis 1 043 seulement entre 143 et 156 k€ — une chute de 47 %, alors que les tranches précédentes sont parfaitement plates (1 871, 1 831, 1 965). Et dans la dernière tranche sous le seuil, 51 % des lots sont passés précisément en procédure sans publicité.
Au total, 36,8 % des lots attribués (27 683) l'ont été par procédure négociée sans publication préalable. C'est légal et souvent justifié — mais l'ampleur du recours à la procédure la moins transparente, combinée à cette falaise statistique, dessine un système où une part considérable de la commande publique échappe à la mise en concurrence ouverte. Ajoutons le localisme : en moyenne 15 % des marchés localisables sont gagnés par une entreprise de la même zone postale que l'acheteur, mais cette part dépasse 50 % dans certaines communes rurales.
Un marché sur cinq dépasse son budget annoncé
Sur les 3 117 lots publiant à la fois estimation et montant final, la médiane est parfaite (ratio 1,00). Mais 20,6 % des marchés sont attribués plus de 10 % au-dessus de l'estimation, et 4,2 % plus de 50 % au-dessus. Curiosité : 439 lots affichent un montant d'attribution strictement égal à l'estimation, au centime près — statistiquement improbable ; en pratique, des administrations recopient l'estimation dans le champ « montant attribué ». Un révélateur de plus de la qualité du reporting.
Méthodologie
- Périmètre : avis d'attribution (notices « CAN » eForms) publiés au BDA du 1er janvier 2024 au 31 décembre 2025, collectés via BOSA e-Procurement. La plateforme diffuse chaque avis sous deux sérialisations XML différentes ; après réconciliation et dédoublonnage (avis identiques et versions successives à moins de 6 mois) : 75 299 lots uniques (36 544 en 2024, 38 755 en 2025).
- Correction des erreurs de centimes (×100) : 400 lots 2024-2025 corrigés (10,72 Md€ retirés), sur quatre critères cumulatifs : avis jumeau officiel au montant exactement 100 fois inférieur ; montant dépassant massivement le plafond légal de la procédure et redevenant conforme ÷100 ; montant valant 100 fois l'estimation publiée du même lot ; corroboration externe documentée (délibérations communales, coûts de projets comparables). Chaque montant original est conservé et communicable.
- Exclusions : 88 inscriptions supérieures à 100 M€ (1 070 Md€ en façade !), mélange invérifiable en masse de vrais méga-projets et d'erreurs — dont les 5 lignes supérieures à 1 Md€ (Ninove et consorts). Les agrégats portent sur le cœur ≤ 100 M€ par lot.
- Régions : code postal de l'acheteur (99,6 % des lots localisables). Les acheteurs fédéraux et communautaires sis à Bruxelles comptent pour Bruxelles — biais signalé.
- Communes : uniquement l'administration communale (hors CPAS, police, intercommunales). Populations : Statbel, 1er janvier 2025.
- Concurrence : nombre d'offres déclaré dans l'avis (50 797 lots renseignés).
- Regroupements d'entités (Infrabel sa/nv, ORES, Ethias, Krinkels…) par normalisation des dénominations.
Les données sources sont publiques. Chercheurs et journalistes : nous partageons volontiers nos requêtes d'agrégation et la liste complète des 400 corrections — contactez-nous.
Et pour votre entreprise ?
Derrière ces milliards et ces anomalies, la réalité opérationnelle reste celle que nous documentions dans notre panorama global : des dizaines de milliers de marchés à taille de PME, des secteurs entiers où la moitié des attributions se joue à une seule offre, des acheteurs récurrents identifiables. C'est exactement ce qu'AOLytics industrialise : détecter chaque jour les appels d'offres qui correspondent à votre profil, analyser l'historique de l'acheteur — sur des données réconciliées et corrigées, on l'aura compris — et estimer vos chances avant d'investir une heure dans un dossier.