L'intelligence artificielle occupe tous les discours publics, tous les plans numériques et tous les colloques. Nous avons voulu savoir ce qu'elle représente là où les intentions deviennent des engagements : les marchés attribués. Sur les 129 053 lots publiés au Bulletin des Adjudications en 2024 et 2025, 103 mentionnent l'intelligence artificielle dans leur intitulé ou leur description, soit 0,08 %. Ils totalisent 19,3 millions d'euros. Et le chiffre ne monte pas : il baisse.

103 marchés, 19,3 millions d'euros, et une courbe qui descend

Le décompte est sans appel. En 2024, 66 lots attribués mentionnent l'intelligence artificielle, pour 10,55 millions d'euros. En 2025, 37 lots, pour 8,75 millions. Le nombre de marchés publiés, lui, n'a reculé que de 7,6 % sur la même période (67 082 lots en 2024, 61 971 en 2025) : la chute de 44 % des marchés « IA » n'est pas un effet de volume.

Précisons tout de suite ce que ce chiffre mesure, car c'est décisif : il compte les avis qui nomment l'IA. Un marché de logiciel métier dont le cahier des charges prévoit, page 40, un module de détection automatique n'entre pas dans le décompte. Nous y revenons plus bas, dans la méthodologie : la description d'un lot belge fait 76 caractères en médiane, ce qui laisse peu de place aux détails techniques. Le chiffre de 0,08 % n'est donc pas « la part de l'IA dans l'action publique ». C'est la part des marchés où l'acheteur a choisi d'écrire le mot.

Une fois sur deux, l'État achète de la formation, pas de la technologie

La surprise est là. Sur les 103 lots, 48 sont des marchés de formation, contre 36 de logiciel et d'informatique. Le reste — 19 lots — se répartit entre conseil, équipements et communication. À eux seuls, 29 lots sont des marchés de formation professionnelle : des heures de cours, achetées à des organismes de formation.

Le premier acheteur du classement est l'Office wallon de la formation professionnelle et de l'emploi, avec 16 lots — soit un marché « IA » belge sur six. Il ne s'agit pas de systèmes d'IA : c'est une procédure unique découpée en seize lots de formation, des « bases de l'intelligence artificielle » à « droit, éthique et respect juridique ». Viennent ensuite l'Agence du Numérique (6 lots), l'institut bruxellois francophone de formation professionnelle (6), Technocité (5) et Digipolis Antwerpen (5).

Autrement dit : quand l'État belge écrit « intelligence artificielle » dans un avis de marché, une fois sur deux il achète de la compétence, pas de la technologie. C'est une information stratégique pour qui vend de l'IA en Belgique : le budget existe, mais il est logé dans les lignes de formation avant d'être dans les lignes d'investissement.

Les contrats qui pèsent

Les montants se concentrent sur une poignée de dossiers. Les cinq plus gros contrats représentent à eux seuls plus de la moitié des 19,3 millions recensés.

MontantTitulaireAcheteurObjet
3,09 M€NTT BelgiumINASTILicences de centre de contact 2026-2029
2,55 M€SMARTS Market Surveillance (Australie)FSMASolution de surveillance des marchés
1,88 M€SMARTS Market Surveillance (Australie)FSMASolution de surveillance des marchés
1,67 M€Brainstorm ConsultingAViQConsultance reporting et business intelligence
1,61 M€Inetum Realdolmen BelgiumAViQConsultance reporting et business intelligence

Deux observations. D'abord, le plus gros contrat « IA » du pays est un marché de licences de centre de contact : l'IA y est une fonction du produit, pas son objet. Ensuite, le deuxième acheteur en montant est le régulateur financier, la FSMA, qui a confié sa surveillance de marché à une société australienne pour 4,44 millions cumulés. Sur le terrain de la détection d'anomalies, le fournisseur belge n'existait pas.

Le marché est-il verrouillé ? Non — et c'est la vraie surprise

On s'attendrait à trouver des marchés taillés sur mesure, attribués à un candidat unique. C'est l'inverse. Sur les lots « IA » dont le nombre d'offres est publié, la médiane est de 3 offres et la moyenne de 2,96. Sur l'ensemble des marchés belges de la même période, la médiane est de 2 et la moyenne de 2,73. Mieux : 26 % des marchés IA n'ont reçu qu'une seule offre, contre 32 % pour l'ensemble de la commande publique belge.

Ces marchés sont donc plus concurrentiels que la moyenne nationale. L'explication tient sans doute à leur nature : beaucoup sont des marchés de formation ou de consultance, sans barrière à l'entrée matérielle, où une PME spécialisée se présente aussi facilement qu'un intégrateur. La concurrence existe ; c'est le nombre de marchés qui manque.

Onze entreprises étrangères sur un marché de 19 millions

Quatorze des 103 lots ont été remportés par 11 entreprises étrangères : australienne (SMARTS), israélienne (GNX Data Systems, pour le remplacement d'un logiciel d'IA de filtrage de variants ADN à l'hôpital universitaire d'Anvers), américaine (Sprout Social), indienne (Contata Solutions), allemande (AIME), françaises (Teach Up, EvidenceB, Thinkmate, Ascent) et néerlandaises (Pr.co, Simbon). Sur un total de 103 lots, c'est une part considérable pour un marché de cette taille — et un signal pour les acteurs belges du secteur : les acheteurs publics ne trouvent pas toujours l'offre chez eux.

Comment ce chiffre a été obtenu, et ce qu'il ne dit pas

La méthode est volontairement conservatrice, parce qu'un chiffre publié doit résister à la relecture.

Ce que ces chiffres changent si vous vendez de l'IA

Trois conséquences pratiques.

Ne cherchez pas le mot, cherchez le besoin. Filtrer les avis sur « intelligence artificielle » vous laisse 103 marchés en deux ans, soit moins d'un par semaine. Les marchés où votre technologie a sa place sont ailleurs : dans les avis de logiciel métier, de traitement documentaire, de surveillance, d'aide à la décision — qui ne portent pas le mot.

Regardez les lignes de formation. Avec 48 lots sur 103, c'est la première porte d'entrée du secteur public belge sur ces sujets, et elle est ouverte aux petites structures : la plupart de ces lots sont de faible montant et très disputés, mais ils construisent une référence publique.

La concurrence est réelle mais peu nombreuse. Trois offres en médiane, cela signifie qu'un dossier sérieux a une chance sur trois — un rapport qu'on ne retrouve dans presque aucun autre segment de la commande publique.

Récapitulatif chiffré