Depuis 2023, près d'un marché public belge sur trois est attribué après réception d'une seule offre. Sur les 81 182 lots attribués que nous avons analysés dans le Bulletin des Adjudications, 32,3 % n'ont connu aucune mise en concurrence réelle, et la médiane nationale s'établit à 2 offres par marché. Dans cet article, nous cartographions ce déficit de concurrence secteur par secteur et taille de marché par taille de marché, nous en analysons les causes structurelles, et nous en tirons les conséquences pratiques pour les entreprises qui hésitent encore à répondre aux appels d'offres publics.

Dans cet article :

État des lieux : la concurrence réelle sur les marchés publics belges

Lorsque nous interrogeons des dirigeants de PME sur leur absence des marchés publics, le même argument revient systématiquement : « c'est joué d'avance, ils reçoivent des dizaines d'offres, nous n'avons aucune chance ». Les données publiées par les acheteurs publics eux-mêmes racontent une toute autre histoire.

Depuis l'entrée en vigueur du standard européen eForms, les avis d'attribution publiés au Bulletin des Adjudications (BDA) mentionnent, pour une partie substantielle des lots, le nombre d'offres reçues. Sur la période 2023 – juillet 2026, ce champ est renseigné pour 81 182 lots attribués — un échantillon suffisamment large pour dresser une cartographie fiable de la concurrence réelle.

Répartition des marchés publics belges selon le nombre d'offres reçues : 32,3 % reçoivent une seule offre, 26,8 % en reçoivent deux, 17,5 % en reçoivent trois
Répartition des lots attribués selon le nombre d'offres reçues (BDA, 2023 – juillet 2026).

Le verdict est sans appel :

La médiane nationale est de 2 offres par marché. Répondre sérieusement à un appel d'offres public belge, c'est, dans la majorité des cas, disputer une finale à deux.

La moyenne s'établit quant à elle à 2,7 offres par marché. L'image du marché public saturé de candidats, héritée des très grands chantiers d'infrastructure médiatisés, ne résiste donc pas à l'examen des données : elle décrit une réalité marginale (moins d'un marché sur dix), pas le quotidien de la commande publique.

La carte sectorielle du déficit de concurrence

La moyenne nationale de 32 % masque des écarts considérables. Nous avons calculé la part de marchés à offre unique pour les quatorze familles CPV (la nomenclature européenne de classification des achats publics) comptant le plus de lots attribués.

Part de marchés à offre unique par secteur : 51,1 % pour les instruments de mesure et laboratoire, 48,5 % pour la réparation et l'entretien, 21,4 % pour les travaux de construction
Part de lots n'ayant reçu qu'une seule offre, par division CPV (BDA, 2023 – juillet 2026).

Les fournitures techniques : le désert concurrentiel belge

En tête du classement, les instruments de mesure et de laboratoire affichent 51,1 % de marchés à offre unique — la médiane du secteur est d'ailleurs de… 1 offre. Suivent la réparation et l'entretien d'équipements (48,5 %), les services financiers et d'assurances (41,4 %) et les matériaux de construction (41,1 %). Dans ces familles d'achats, l'acheteur public qui ouvre les plis n'a, une fois sur deux, aucun choix à faire.

L'explication tient à la combinaison de deux facteurs : des spécifications techniques pointues qui découragent les fournisseurs généralistes, et des positions historiques (le fournisseur en place depuis des années) que personne ne vient challenger — précisément parce que chacun présume que la concurrence y est déjà installée.

L'informatique et l'assurance : chers et pourtant peu disputés

Les services informatiques (40,7 % de mono-offre) constituent le cas le plus paradoxal : un secteur à forte valeur ajoutée, en croissance continue dans la commande publique, où quatre marchés sur dix ne reçoivent qu'une offre. Pour les intégrateurs, éditeurs et sociétés de services qui considèrent le secteur public comme « fermé », les données suggèrent exactement l'inverse : c'est l'un des terrains les moins disputés du marché.

La construction, seule exception

À l'autre extrémité, les travaux de construction font figure d'exception avec 21,4 % de marchés à offre unique et une médiane de 3 offres — la plus élevée de tous les grands secteurs. La compétition y est structurellement plus vive : davantage d'entreprises locales capables de répondre, une culture historique de la soumission publique, et des cahiers des charges plus standardisés. Les entrepreneurs en travaux sont, de fait, les seuls à évoluer dans un marché public réellement concurrentiel.

Petits marchés, grande solitude : l'effet taille

Le croisement du nombre d'offres avec le montant d'attribution révèle le résultat le plus contre-intuitif de notre analyse : la concurrence croît avec la taille du marché.

Montant attribuéLots analysésPart à offre unique
Moins de 25 000 €16 58537,8 %
25 000 – 100 000 €24 84438,1 %
100 000 € – 1 M€24 86425,9 %
Plus de 1 M€6 38315,6 %

Sous les 100 000 € — le segment naturel des TPE et PME, qui représente plus de la moitié des marchés publics belges en nombre —, près de quatre marchés sur dix ne reçoivent qu'une seule offre. Au-delà du million d'euros, la part tombe à 15,6 % : les grands marchés mobilisent les grands acteurs, leurs cellules de réponse dédiées et leurs consortiums.

Autrement dit : la concurrence se concentre là où les PME ne jouent pas, et déserte précisément le segment qui leur est accessible.

Les acheteurs qui n'attirent qu'une offre — le cas frappant des universités

Le déficit de concurrence n'est pas seulement sectoriel : il est aussi très inégalement réparti entre acheteurs publics. Parmi les organisations ayant attribué au moins 200 lots renseignés sur la période, le classement des taux de mono-offre réserve une surprise : les universités y occupent six des dix premières places.

Acheteur publicLots analysésPart à offre unique
Vrije Universiteit Brussel30265,2 %
Ville de Seraing28359,7 %
KU Leuven86052,3 %
Universiteit Antwerpen20052,0 %
Le Forem41050,7 %
Université catholique de Louvain31749,8 %
Commune de Knokke-Heist21947,9 %
Province du Hainaut (office central des achats)64546,7 %
Universiteit Gent58945,7 %
Province de Liège52844,9 %

À la Vrije Universiteit Brussel, près de deux marchés sur trois sont attribués au seul candidat qui s'est présenté. Le lien avec notre classement sectoriel est direct : les universités achètent massivement des équipements scientifiques et de laboratoire — la famille d'achats la moins concurrentielle du pays. Là où l'on achète de la science, on achète, le plus souvent, sans concurrence. Pour les fournisseurs de matériel scientifique, de services informatiques ou de prestations intellectuelles, ces dix organisations constituent une liste de prospection à elles seules.

La lecture régionale confirme par ailleurs des écarts modérés mais réels : la Flandre est la région la plus concurrentielle (29,7 % de mono-offre), devant Bruxelles (33,3 %) et la Wallonie (34,4 %).

Les causes profondes de la mono-offre

La stabilité du phénomène — 35,3 % en 2023, 32,3 % en 2024, 32 % en 2025, 32,2 % sur les sept premiers mois de 2026 — exclut toute explication conjoncturelle. Trois mécanismes structurels se cumulent :

Un enjeu européen de bonne gestion publique

Le sujet dépasse largement la Belgique. La Commission européenne suit la part de marchés à offre unique (le « single bidding ») parmi les indicateurs de performance de la commande publique de son tableau de bord du marché unique : un marché attribué sans mise en concurrence se paie, en moyenne, plus cher par le contribuable, et prive l'acheteur de tout levier de négociation.

Pour les acheteurs publics belges, nos chiffres sectoriels dessinent une feuille de route claire : c'est dans les fournitures techniques, l'informatique et les services financiers que l'effort d'élargissement du vivier de soumissionnaires (allotissement plus fin, spécifications moins verrouillées, sourcing actif) aurait le plus d'impact budgétaire.

Ce que ces chiffres changent pour votre stratégie commerciale

Pour une entreprise, ces données transforment l'équation économique de la réponse aux appels d'offres publics. Trois implications pratiques :

Récapitulatif chiffré

Secteur (division CPV)Lots analysésPart à offre uniqueOffres (médiane)
Instruments de mesure & laboratoire1 43151,1 %1
Réparation & entretien2 49548,5 %2
Services financiers & assurances1 42441,4 %2
Matériaux de construction2 58241,1 %2
Services informatiques2 22340,7 %2
Équipements de transport3 90439,9 %2
Denrées alimentaires2 06036,8 %2
Matériel médical4 25233,3 %2
Services aux entreprises4 55030,2 %2
Mobilier2 86030,1 %2
Environnement & déchets4 78129,0 %2
Services agricoles & horticoles3 41128,6 %2
Architecture & ingénierie4 29524,8 %2
Travaux de construction22 50321,4 %3
Ensemble (toutes divisions)81 18232,3 %2

Méthodologie. Analyse AOLytics des lots attribués publiés au Bulletin des Adjudications (BDA, standard européen eForms) entre janvier 2023 et juillet 2026, restreinte aux 81 182 lots pour lesquels l'acheteur publie le nombre d'offres reçues (valeurs retenues : 1 à 200). Le découpage sectoriel repose sur la division CPV du code principal de chaque lot ; le tableau présente les quatorze divisions comptant le plus de lots renseignés. L'analyse par montant porte sur les lots dont le montant d'attribution est publié (plafond de qualité à 100 M€) ; le classement des acheteurs est restreint aux organisations totalisant au moins 200 lots renseignés, afin d'écarter les effets de petit échantillon. Pour le panorama général du marché public belge (volumes, montants, acheteurs, régions), voir notre analyse des 188 000 lots du BDA.